Sur le conflit au Karabakh seule la voix de l’Arménie a été entendue

Un texte de Rahman Mustafayev, ambassadeur d’Azerbaïdjan en France


Mesdames, Messieurs les journalistes du Figaro,

J’ai toujours considéré que parmi les journaux français, le Figaro était celui qui se souciait le plus du pluralisme des expressions en privilégiant la représentation de la diversité des opinions. Pourtant, s’agissant du conflit qui se déroule actuellement dans la région azerbaïdjanaise du Haut-Karabakh, force est de constater que ce ne fut pas le cas. Depuis le début de la guerre il y a six semaines, le Figaro donne le champ libre à l’expression d’une seule et unique opinion, celle des Arméniens.

Cette tribune, dont la première version a été envoyée au Figaro fin octobre, n’a pas été publiée, sans qu’aucune explication ne soit donnée. Un tel parti pris crée un malaise. Ne pas laisser s’exprimer l’autre voix du conflit c’est faire le choix d’une vision borgne de celui-ci. Ce choix ne sert pas les intérêts de l’opinion publique. Elle est aussi indigne d’un journal comme le vôtre

L’histoire et le droit sont du côté de l’Azerbaïdjan 

Une guerre s’est déroulée pendant six semaines dans le Karabakh et les régions qui l’entourent, des milliers de personnes (civils et militaires) ont perdu la vie mais l’opinion publique française reste toujours désinformée sur ce conflit. Dans les torrents d’inexactitudes, approximations et erreurs, trois contrevérités grossières tiennent le palmarès de la désinformation : la soi-disant « appartenance du Karabakh à l’Arménie », celle de la prétendue décision arbitraire de Staline de « rattacher le Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan », et enfin la fable de la « guerre entre Azerbaïdjanais musulmans et Arméniens chrétiens ». 

L’origine azerbaïdjanaise de Karabakh

Dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’histoire est centrale, incontournable. Le Khanat de Karabakh a été rattaché à l’Empire russe comme un territoire authentiquement musulman, azerbaïdjanais, fait d’ailleurs souligné dans le préambule du Traité entre le khan (gouverneur) de Karabakh et l’Empire russe, signé le 14 mai 1805. Le 19 juillet 1811, les conclusions du premier rapport officiel de l’administration caucasienne de l’Empire russe sur la composition ethnique du Karabakh sont ainsi claires et nettes : « 12 000 familles sont recensées dans notre possession du Karabakh, les Arméniens comptant jusqu’à 2 500 familles, toutes les autres étant des Azerbaïdjanais de religion musulmane ». 

Dans les années 1826-1828, la région la Transcaucasie a été l’objet d’un plan d’installation en masse d’Arméniens originaires de la Perse et de l’Empire ottoman, mis en œuvre par l’administration russe. Dans un livre publié en 1911 à Saint-Pétersbourg, le géographe russe N. Chavrov, qui a personnellement participé à cette politique, résume ainsi un siècle de colonisation de la Transcaucasie et du Karabakh: « Le plus grand nombre d’immigrants provient de la nation arménienne. Ainsi, sur 1,3 million d’Arméniens transcaucasiens, plus d’un million n’appartiennent pas aux peuples autochtones de la région et sont installés par nous… En recourant largement à des faux témoignages, les Arméniens étrangers sans terres ont saisi de vastes espaces de terres de l’État ». Cependant,  malgré cette politique de l’Empire russe, au début de XXe siècle la population azerbaïdjanaise était encore prédominante dans la région du Karabakh. Ainsi, selon le dernier recensement de l’Empire russe datant du 1er janvier 1916, 315 000 Azerbaïdjanais et 243 000 Arméniens vivaient dans les quatre districts qui constituaient le Karabakh historique.

Les Alliés et le Karabakh

Le 28 mai 1918 a été proclamée l’indépendance de la première république d’Azerbaïdjan, qui comprenait les régions de Transcaucasie orientale et méridionale, y compris le Karabakh. Les représentants des puissances alliées reconnaissaient l’autorité du gouvernement de l’Azerbaïdjan sur la région du Karabakh. Le 19 juin 1919, le major général Corry, commandant des troupes britanniques dans le Caucase, en réponse à la demande du Premier ministre arménien Khatissian de remplacer le gouverneur azerbaïdjanais du Karabakh par un gouverneur britannique, assisté d’un représentant du gouvernement arménien, faisait valoir que cette solution de la question du Karabakh ne pouvait être acceptée, « car il ne peut pas être permis non plus que votre gouvernement ait des droits administratifs sur ce district. Vos frontières temporaires ont été très clairement définies et il n’y a pas de raison pour vous de les dépasser dans cette direction ».

Une position similaire en faveur de l’appartenance azerbaidjanaise du Kazabakh a été exprimée par la diplomatie française. Le « Comité d’études », créé par Aristide Briand, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères afin de préparer des dossiers en vue d’une future Conférence de la Paix, constatait en décembre 1918 que « En Russie, depuis l’effondrement de l’empire tsariste, une République arménienne centrée sur Erevan… comportait des minorités comme les Tatars .

Les Arméniens étaient nombreux dans le Karabakh situé hors des limites de la République arménienne ».

« Rattacher » ou « maintenir »?

Quant à la thèse du « rattachement du Karabakh à l’Azerbaïdjan par Staline », insinuant une décision arbitraire dans le cadre d’une stratégie de « diviser pour mieux régner », elle ne tient pas non plus à l’épreuve des faits. Par un décret du 5 juillet 1921, le Bureau du Caucase du Comité Central du Parti communiste russe (auquel Lénine avait confié en 1920 la surveillance de l’application des directives de Moscou concernant la Transcaucasie) a conféré une autonomie à la communauté arménienne du Karabakh, tout en affirmant aussitôt comme principe  fondamental son caractère azerbaïdjanais. Les termes étaient clairs et précis : « Partant de la nécessité de la paix nationale entre les musulmans et les Arméniens, les liens économiques entre le Karabakh supérieur et inférieur et ses liens constants avec l’Azerbaïdjan, maintenir le Haut-Karabakh en république soviétique d’Azerbaïdjan, en lui conférant une large autonomie régionale ».  

Les mots choisis – « liens constants » et « maintenir » – ainsi que l’évocation de liens entre Haut et Bas Karabakh les rendant inséparables sont sans ambiguïté aucune, et contredisent les tentatives de réécriture de l’histoire, qui prétendent à « un transfert » ou « un rattachement » du Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan. Par ailleurs, Staline n’était pas membre de Bureau du Caucase et n’a donc pas participé au vote…  

« Nation martyre », trois vagues de nettoyage ethnique et droits de l’Homme

Pour comprendre l’essence du conflit, il est fondamental de répondre à la question de son origine : quand ce conflit a-t-il commencé ? En réalité, bien avant la proclamation de la soi-disant « indépendance » du Haut-Karabakh en 1991. À l’automne 1987, les 250 000 membres de la minorité azerbaïdjanaise de l’Arménie soviétique ont été expulsés, transformant le pays en une république mono ethnique. Cette expulsion massive et programmée des Azerbaïdjanais était le premier nettoyage ethnique d’une telle ampleur dans l’histoire de l’ex-URSS depuis 1945. Il s’agissait d’une mesure bien réfléchie, une étape nécessaire dans une stratégie visant l’annexion ultérieure du Haut-Karabakh. Sans cette expulsion, la proclamation de l’ »indépendance » du Haut-Karabakh risquait de susciter chez la minorité azerbaïdjanaise en Arménie des aspirations identiques à l’autodétermination et à l’indépendance dans des régions où ils étaient majoritaires. Bien évidemment, cette revendication hypothétique était inacceptable pour les auteurs de la stratégie arménienne d’expansion territoriale, d’où leur choix d’expulser les citoyens arméniens d’origine azerbaïdjanaise. 

Ensuite, avec l’occupation arménienne du Haut-Karabakh en 1991-1992, un deuxième nettoyage ethnique s’est abattu sur les Azerbaïdjanais de la région. Cette fois l’expulsion a été accompagnée des massacres, comme celui de Khodjaly (à 5 km de la ville de Khankendi), en février 1992 au cours duquel 613 personnes (dont 106 femmes, 63 enfants et 70 personnes âgées) ont été brutalement tuées. Au total, plus de 44 000 Azerbaïdjanais, Russes, Ukrainiens, Grecs, Moldaves, Allemands, Oolonais, juifs et autres appartenances ethniques et religieuses, ont été expulsés du Haut-Karabakh, soit près de 25% de la population de cette région selon le dernier recensement de l’URSS de 1989. 

Enfin, l’occupation par les forces armées arméniennes entre mai 1992 – octobre 1993 de sept régions autour de Haut-Karabakh a conduit à un troisième nettoyage ethnique et à l’expulsion de plus de 670 000 Azerbaïdjanais. Ces trois vagues ont fait en six ans près d’un million de réfugiés et déplacés azerbaïdjanais. Tous ces réfugiés, toutes ces personnes déplacées ne bénéficient-elles pas du droit de retourner dans leurs foyers et d’y vivre en paix et en sécurité? 

De tout cela, le Figaro ne dit mot et préfère protéger les occupants et les agresseurs et ignorer les victimes. Au contraire, il présente le peuple arménien comme martyre, victime, omet sciemment de rappeler la barbarie des bombardements, des attaques, des massacres et des crimes de guerre, à l’encontre des Azerbaïdjanais. 

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’intégrité territoriale

Les aspects juridiques du conflit sont aussi importants que les aspects historiques. Selon la « Déclaration relative aux principes du droit international », adoptée par l’Assemblée Générale de l’ONU le 24 octobre 1970, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes «ne doit pas autoriser ou encourager une action, quelle qu’elle soit, qui démembrerait ou menacerait, totalement ou partiellement, l’intégrité territoriale ou l’unité politique de tout État souverain et indépendant». De même, selon la Déclaration, «tout État doit s’abstenir de toute action visant à rompre partiellement ou totalement l’unité nationale et l’intégrité territoriale d’un autre État ou d’un autre pays ». De plus, l’esprit et la lettre du droit international interdisent que le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes soit revendiqué pour mieux dissimuler un nettoyage ethnique. 

Fidèle à ces principes, la communauté internationale a toujours condamné l’usage de la force militaire contre l’Azerbaïdjan et l’occupation de son territoire qui en résultait. C’est le principe qui fonde la paix internationale : aucune acquisition de territoire par la force ne peut avoir de valeur juridique. Cette unanimité de la communauté internationale est parfaitement affirmée par les quatre résolutions du Conseil de Sécurité adoptées en 1993, soulignant la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’inviolabilité des frontières de l’Azerbaïdjan et demandant le retrait immédiat, complet et inconditionnel des forces armées arméniennes de la région du Haut-Karabakh et des autres territoires occupés de l’Azerbaïdjan. 

Cela fait donc 28 ans que nous avons attendu patiemment l’application de ces dispositions. Aujourd’hui, il nous faut les appliquer  nous-mêmes, conformément à l’article 51 de la Charte de l’ONU, qui donne à chaque état le « droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée ». 

L’Arménie chrétienne contre l’Azerbaïdjan musulmane, ou chauvinisme contre tolérance?

Certaines de vos tribunes ont même imaginé faire croire que les origines de ce conflit étaient religieuses. Or ce conflit n’oppose pas le Christianisme à l’Islam. L’Azerbaïdjan est un pays laïc, tolérant, dans lequel vivent une dizaine de nationalités différentes qui exercent leur religion dans un cadre pacifique, sans communautarisme, sans séparatisme. 

Avant qu’elle ne soit occupée par les forces armées arméniennes, la région du Haut Karabakh était une région multiethnique où se côtoyaient pacifiquement, comme j’ai déjà indiqué ci-dessus, des représentants de 48 minorités ethniques et religieuses. Ce n’est que depuis  l’occupation arménienne que plus aucune autre minorité subsiste dans la région. Les mosquées sont transformées en porcherie et étables, les juifs sont chassés et leur synagogues sont détruites, le patrimoine culturel et religieux de l’Azerbaïdjan (avant la conquête par les Arabes au 7ème siècle, l’Azerbaïdjan pendant 6 siècles était un état chrétien – l’Albanie du Caucase) a été arménisé. Ainsi, les faits montrent qu’il s’agit du chauvinisme arménien et de la terreur contre la tolérance azerbaïdjanaise.

Ce simple rappel des faits n’a jamais été fait dans les médias. Pourquoi? Parce que Le Figaro, Le Monde, Le Point, La Marianne, L’Express, Charlie Hebdo et les autres médias ont peur de la vérité historique, et préfèrent construire un mensonge autour de ce conflit, pour poursuivre des années de complaisance au service de la communauté arménienne.

Dans son roman célèbre, Au Plaisir de Dieu, Jean d’Ormesson notait : « A-t-on jamais écrit une histoire des sentiments ? Nous avons des histoires des batailles, des dynasties, de la peinture et de la musique, de la littérature et de la philosophie… Il nous faudrait une histoire des sentiments. » Cette histoire des sentiments du peuple azerbaïdjanais s’écrit depuis 1987. C’est une histoire des sentiments qui a 33 ans (un chiffre qui résonne dans l’esprit des chrétiens, juifs et musulmans), une histoire de la déportation et de la terreur, de l’occupation et de la destruction, des pertes et des larmes. 

Mais c’est également une histoire de la croyance qui ne nous a jamais quittés toutes ces années. Celle de la croyance que le Karabakh, Karabakh outragé, Karabakh brisé, Karabakh martyrisé, mais Karabakh libéré, revient souffler et renaître dans le sein maternel.