Les Azerbaïdjanais de France adressent un message au ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères

Les Azerbaïdjanais de France ont adressé un message au ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères en raison de la position partiale de la France concernant le conflit du Karabagh. Le message a été publié sur Mediapart.

Nous présentons le texte intégral du message ci-dessous :

Tribune des Azerbaïdjanais de France à destination du Ministre Jean-Yves Le Drian

Les Azerbaïdjanais de France interpelle le Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian sur la véritable hystérie anti-azerbaïdjanaise qui se manifeste sur le territoire national depuis quelques semaines et la position largement pro-arménienne du MEAE de la France – pourtant pays coprésident du Groupe de Minsk de l’OSCE.

Monsieur le Ministre,

Depuis le début de la guerre le 27 septembre dernier, une véritable hystérie anti-azerbaïdjanaise se manifeste en France, tant dans les médias qu’entre les murs de l’Assemblée Nationale et la mairie de Paris, qui a émis aujourd’hui le vœu illégal, partisan, inconstitutionnel et surtout flattant les plus bas instincts nationalistes arméniens. Nous, les citoyens français d’origine azerbaïdjanaise, sommes indignés par la position largement pro-arménienne du MEAE de la France – pourtant pays coprésident du Groupe de Minsk de l’OSCE. Et nous souhaitons apporter ici quelques précisions fondamentales.

La neutralité de la France à reconquérir

Dans l’Assemblée Nationale, les députés du parti au pouvoir font campagne pour l’adoption de la déclaration de reconnaissance de la soi-disant «république du Haut-Karabagh». Il s’agit là d’une grave entorse au droit et nous n’avons entendu de réaction de la part de votre Ministère pour contester cette entité séparatiste.

De nombreux médias français montrent les images de l’envoi de citoyens français d’origine arménienne dans une zone de combat dans le Karabagh. Cet état de fait ne constitue-t-il pas une violation patente de la Convention Internationale du 4 décembre 1989 contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires, sans parler d’un statut de médiateur de la France ? Pourtant, votre Ministère reste, là encore, silencieux sur une réalité pour le moins embarrassante.

Depuis le mois de juillet, il est vrai, un «prétendu» drapeau de cette entité séparatiste flotte devant la mairie de la ville de Bourg-lès-Valence. Mais, là encore, votre Ministère ne réagit pas à cette violation de la législation française (nous ne parlons même pas ici des obligations internationales de la France!).

Ces faits orientés ne sont hélas pas nouveaux. A Paris, depuis 2008, une «représentation permanente de la république d’Artsakh en France», mène un travail de sape contre les relations franco-azerbaïdjanaises. Non sans succès, monsieur le Ministre, puisque ces relations souffrent en grande partie à cause des activités subversives de la diaspora arménienne. Mais visiblement cet état de fait ne vous dérange pas.

Et comment réagiriez-vous si à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, il y avait une représentation du «Front de Libération Nationale Corse», et que le drapeau de FLNC – avec l’emblème sympathique du fier Corse – flottait devant l’hôtel de ville d’une petite ville nommée Barda, qui a souffert d’une attaque aux armes à sous-munitions de la part de l’Arménie, les 27-28 octobre derniers? L’attaque, qui a provoqué la mort de 25 civils, dont des femmes et des enfants et 83 blessés. Votre Ministère, toujours volontairement donnant des leçons de droits de l’Homme, fait la sourde oreilles devant ces crimes de guerre.

Les images des villes libérées témoignent qu’une colonisation active des territoires occupés de l’Azerbaïdjan a été menée par l’Arménie, ce qui gravement contredit au droit international. Néanmoins, monsieur le Ministre, votre Ministère y reste aussi indifférent.

Est-ce donc là la conception de la neutralité française? Ou s’agit-il d’un soutien de facto à l’agresseur ? Agresseur, qui laisse en ruine aujourd’hui des quartiers civils dans les villes de Gandja, Barda, Terter, Goranboy, Beylagan et plusieurs autres encore qui se trouvent à des dizaines de km de la zone de conflit. On dénombre déjà 91 morts parmi les civils.

Dans la lettre ouverte qui vous a été adressée par les réalisateurs arméniens, il est indiqué que « Lénine, qui croyait faire basculer Mustapha Kemal dans le camp bolchévique, laissa Staline dépecer l’Arménie et livrer le Haut Karabagh à l’Azerbaïdjan». Les acteurs et réalisateurs peuvent être pardonnés d’ignorer l’histoire d’un pays étranger pour eux. Nous ne laissons de penser, en revanche, que vous, agrégé d’histoire, n’avez pu croire à cette allégation pour le moins fantaisiste. Permettez-nous de rappeler les faits historiques.

Par un décret du 5 juillet 1921, le Bureau du Caucase du Comité Central du Parti communiste russe, a conféré une autonomie à la communauté arménienne du Karabagh par la décision dont les termes étaient clairs et précis: «Partant de la nécessité de la paix nationale entre les musulmans et les Arméniens, les liens économiques entre le Karabagh supérieur et inférieur et ses liens constants avec l’Azerbaïdjan, maintenir le Haut-Karabagh en République soviétique d’Azerbaïdjan, en lui conférant une large autonomie régionale». Les mots choisis – «liens constants» et «maintenir» – sont sans ambiguïté aucune, et contredisent les tentatives de réécriture de l’histoire, qui prétendent à «une livraison» du Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan.

Quant à ladite «livraison», elle a «bel et bien» eu lieu. Mais, il s’agissait d’une toute autre région – le Zanguezour, et à un tout autre pays – l’Arménie soviétique. Le Zanguezour occupait géographiquement la partie sud-ouest de l’Azerbaïdjan et était peuplé principalement de musulmans. Selon le dernier recensement de l’Empire russe de 1917, 224 000 personnes vivaient sur son territoire, dont environ 119 700 musulmans et 99 300 arméniens. Toutefois, par le traité russo-arménien, signé le 2 décembre 1920, le gouvernement de la Russie bolchevique a rattaché le district du Zanguezour à l’Arménie soviétique. Par ce «cadeau», l’Arménie soviétique s’est trouvée frontalière avec l’Iran, tandis que l’Azerbaïdjan a perdu sa liaison terrestre avec la région du Nakhitchevan devenue enclave, et avec la Turquie, ce qui était l’objectif stratégique de Moscou.

Comment les bolcheviks pouvaient-ils expliquer la nécessité de rattachement de cette région à l’Arménie ? Le 5 novembre 1920 le chef de la diplomatie de la Russie soviétique Tchitcherine écrivait à ce sujet dans une lettre adressé à Staline: «Nous ne devons pas oublier une seule minute, dans nos relations avec l’Arménie et la Géorgie, qu’à un prochain tour de roue de l’histoire ces pays peuvent devenir pour nous des barrières contre la politique de conquête de nationalistes turcs». C’est donc dans ce contexte que la question du Zanguezour a été tranchée en faveur de l’Arménie.

En d’autres termes, Lénine et Staline n’ont pas «livré» le Karabagh à l’Azerbaïdjan pour plaire à Kemal. Au contraire, ils ont livré le Zanguezour à l’Arménie pour couper l’Azerbaïdjan de la Turquie, et par là même isoler Kemal de la Transcaucasie.

Le Droit International doit être respecté.

L’occupation de Haut Karabagh et de 7 régions adjacentes de l’Azerbaïdjan dans des années 1991-1994 a conduit à une déportation de plus de 40 000 azerbaïdjanais et représentants de 40 autres minorités ethniques de cette région, soit près de 22% de la population du Haut-Karabagh selon le dernier recensement de l’URSS de 1989, ainsi que de plus de 700 000 azerbaïdjanais des autres 7 régions occupées. L’absence d’inquiétude et de réaction de votre part face à la violation des droits de tous ces expulsés ne laisse de nous surprendre.

En revanche, en avril-novembre 1993, le Conseil de Sécurité de l’ONU a adopté 4 résolutions qui confirment la souveraineté de l’Azerbaïdjan, son intégrité territoriale, l’inviolabilité de ses frontières internationales, et exigent le retrait immédiat, complet et inconditionnel des forces d’occupation de toutes les régions d’Azerbaïdjan. La France a voté 4 fois pour ces résolutions, qui sont d’ailleurs au cœur du mandat des coprésidents. Et pourtant, jusqu’à ce jour, nous ne vous avons jamais entendu parler de ces résolutions. Ce n’est pas hasard, si aucune à ce jour n’a été appliquée.

Dès lors, s’agit-il d’une position impartiale ? Nous vous laissons le soin de répondre.

Nos proches et nos amis en Azerbaïdjan nous signalent que l’autorité et l’image de la France en Azerbaïdjan ont été durement touchées par la position partiale de la France. Nous espérons que le diplomate et l’homme politique que vous êtes, aura à cœur de comprendre les conséquences dangereuses que cette partialité fait courir à l’amitié et aux relations entre nos deux pays, si chers à nos cœurs.

Les signataires

Gunel Safarova, Présidente de l’Association Dialogue France-Azerbaïdjan, Lyon

Aytan Mouradova, Présidente de l’Association Culturelle d’Ulduz, Paris

Shabnam Suleymanova, Administrateur de l’Association des Jeunes Scientifiques Azerbaïdjanais en France – ALIM, Paris

Kemale Gulmemmedova, Présidente de l’Association Franco-Azerbaïdjanaise de la Jeunesse, Paris

Togrul Zeynalov, Président de l’Association Culturelle d’Azerbaïdjan en France, Nantes

Farid Aliyev, Président de l’Association des Etudiants Azerbaïdjanais en France, Strasbourg

Dilbadi Gasimov, Président de l’Association Kapaz, Strasbourg