LES RELATIONS AZERBAÏDJANO-FRANÇAISES

La meilleure solution est de discuter ensemble de toutes les questions ouvertes

Par Soltan Mammadov
Chef du groupe de travail pour les relations
interparlementaires Azerbaïdjan-France

L’histoire des relations azerbaïdjano-françaises est riche de faits qui confirment que les intérêts économiques et géopolitiques des deux pays convergent dans de nombreux domaines. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’ambassadeur de France a été le deuxième diplomate à commencer officiellement à exercer en Azerbaïdjan. C’est en France que le Président Haydar Aliyev, élu en 1993, a effectué sa première visite officielle. Ilham Aliyev, élu président en 2003, a également effectué sa première visite étrangère et officielle en France.

Pourtant, la chronique des événements de ces derniers mois laisse à penser que les relations entre les deux pays ne vivent pas les meilleurs jours de leur histoire. La position de la France pendant la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en septembre de l’année dernière, ainsi qu’après la fin de celle-ci, a soulevé de nombreuses questions légitimes dans la société azerbaïdjanaise, qui n’a toujours pas reçu de réponses claires et détaillées à ses interrogations.

L’Azerbaïdjan sait que la France a des intérêts forts dans le Caucase du Sud dans le domaine géopolitique aussi bien qu’économique. Il ne fait aucun doute qu’un État leader d’Europe ne peut ignorer les événements graves qui s’y produisent, notamment les affrontements militaires dans une région où il a toujours mené une politique active. Cependant, la politique d’un grand État doit aussi reposer sur des calculs pragmatiques sérieux, sur une approche conceptuelle prenant en compte toutes les composantes des intérêts nationaux du pays. La Russie par exemple, historiquement plus concernée et géographiquement plus proche de la région, où elle exerce une influence beaucoup plus grande que France, a cherché à conserver une attitude la plus neutre possible pendant les 44 jours d’opérations militaires. Elle s’est notamment abstenue de soutenir ouvertement l’une des parties. C’est pourquoi les déclarations de hauts responsables français, soutenant sans équivoque la position de l’Arménie, ont été accueillies avec surprise en Azerbaïdjan. Essayons d’y voir plus clair à partir d’une analyse contextuelle.

D’abord, évidemment, dans le cadre des relations bilatérales : Comme je l’ai mentionné plus haut, les deux présidents azerbaïdjanais ont effectué leurs premières visites officielles en France. Un geste politique fort qui démontre l’importance que notre pays attache à la France, ainsi que l’existence d’une profonde confiance dans les relations bilatérales. Pendant les années d’indépendance, l’Azerbaïdjan a constamment cherché à développer ses relations avec la France, laquelle a également œuvré pour le rapprochement des deux nations.  Cette confiance, constituée depuis de nombreuses années, est l’illustration de la convergence des intérêts économiques et politiques des deux pays.

C’est la raison pour laquelle, l’ Azerbaïdjan a raison d’estimer que le soutien sans équivoque de la France à l’Arménie pendant et après la guerre ne correspond pas à l’esprit des relations azerbaïdjano-françaises. La France a toujours été considérée en Azerbaïdjan comme un pays ami. Preuve en est les 59 entreprises françaises qui opèrent en Azerbaïdjan. Le volume des investissements réalisés par les entreprises françaises dans notre pays est de plus de 2 milliards de dollars. Le volume des investissements azerbaïdjanais en France dépasse 2,6 milliards de dollars. Les satellites azerbaïdjanais Azerspace-1 et Azerspace-2 ont été lancés en orbite en coopération avec la France. Même en 2020, alors que la pandémie de COVID-19 entraînait de sévères restrictions, le chiffre d’affaires commercial entre les deux pays était d’environ 400 millions de dollars. Selon ces indicateurs, l’Azerbaïdjan est en avance sur de nombreux pays de la région. On comprend dès lors qu’il soit en droit d’attendre, pour le moins, une attitude plus loyale de la part de ses amis.

Le deuxième contexte est celui du droit international et de la justice historique. Le monde entier, y compris la France, reconnaît l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan. L’inviolabilité de l’intégrité territoriale et de la souveraineté est l’un des principes fondamentaux confirmés par le droit international. Notre pays a rejoint l’ONU avec les frontières administratives qui existaient à l’époque soviétique. L’ancienne région autonome du Haut-Karabakh a été officiellement reconnue comme territoire azerbaïdjanais à l’époque soviétique. Ceux qui considèrent que les déclarations de certains hauts fonctionnaires de la République Française, notamment les propositions adoptées par les deux chambres du Parlement, sont un déni du droit international, et se font au mépris de la justice historique, s’appuient sur ces réalités. La position de l’Azerbaïdjan sur la question du Karabakh est simplement basée sur le droit international et les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.

Le troisième contexte est la position politique de la France dans la région. La France est coprésidente du Groupe de Minsk de l’OSCE dans le règlement du conflit arméno-azerbaïdjanais sur le Haut-Karabakh. La défense unilatérale de la position de l’Arménie prise officiellement par Paris officiel est incompatible avec son engagement en tant que coprésident du groupe de Minsk, et soulève certains doutes de la part de l’Azerbaïdjan sur l’impartialité et l’objectivité de la France. D’autant plus que les membres du gouvernement et du Parlement français n’ont jamais pris l’initiative d’exiger que les cartes des zones minées soient remises à l’Azerbaïdjan. Quand on sait qu’après la déclaration de cessation des hostilités signée par les dirigeants azerbaïdjanais, arméniens et russes le 10 novembre 2020, les mines arméniennes ont tué 24 citoyens azerbaïdjanais et en a blessé 100 autres, on mesure les conséquences de position de la France. On ne s’étonnera guère, dans ces conditions que, depuis près de 30 ans, les missions du Groupe de Minsk de l’OSCE pour résoudre le conflit se soient soldées par des échecs.

Dans cette même perspective, le soutien continu et exclusif de la France à l’une des parties ne contribue pas au rétablissement des relations entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, à l’établissement d’un climat de confiance et au maintien d’une paix durable. Au contraire, il exacerbe les émotions. L’Azerbaïdjan estime à juste titre que la neutralité de la France en tant que coprésidente du Groupe de Minsk de l’OSCE, et sa volonté de maintenir de bonnes relations avec les deux parties, sont nécessaires si elle veut contribuer aux efforts visant à l’établissement de la paix et de la stabilité dans la période post-conflit. Cette contribution est essentielle pour assurer la paix et créer un environnement de coopération dans le très fragile Caucase du Sud.

Laboratoire de l’Université Franco-Azerbaïdjanaise de Bakou

L’Azerbaïdjan a manifesté son intérêt pour le développement des relations avec la France par des mesures concrètes. Nous sommes bien sûr conscients de l’existence d’un puissant lobby arménien en France. Mais en même temps, nous pensons qu’aucune activité de lobbying ne peut avoir un impact supérieur aux intérêts de la France dans le Caucase du Sud, sur la base de facteurs historiques, géopolitiques et économiques. L’Azerbaïdjan et la France sont unis non seulement par des intérêts politiques et économiques, mais aussi par une profonde histoire d’amitié et de partenariat. Aujourd’hui, le français est enseigné dans 338 écoles et 7 universités en Azerbaïdjan, et le français est la troisième langue enseignée après l’anglais et le russe. Le Lycée français de Bakou fonctionne depuis 2014, et l’Université franco-azerbaïdjanaise (UFAZ) depuis 2016. Un “Centre français” a été créé à l’Université slave de Bakou.

Le niveau élevé des liens culturels bilatéraux s’illustre également dans le fait qu’à travers la Fondation Haydar Aliyev, l’Azerbaïdjan a participé à la restauration de nombreuses églises dans diverses régions de France. L’Azerbaïdjan a également contribué à la création de nouvelles salles dédiées à l’art islamique au musée du Louvre à Paris, a apporté un soutien financier à la rénovation de la Cathédrale de Notre-Dame, a réalisé la restauration des vitraux du XIVe siècle de la Cathédrale de Strasbourg, de “l’Amazone” et “des vases décorés de têtes de faons” dans le parc du château de Versailles. Des chartes de jumelage, d’amitié et de coopération ont été signées entre 14 villes d’Azerbaïdjan et 12 villes et 1 province de France.

Le 26 janvier 2021, lors de sa visite dans notre pays, M. Jean-Baptiste Lemoine, Secrétaire d’Etat du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, a fait des propositions sur l’organisation d’événements culturels communs lors d’une rencontre avec le Président de la République d’Azerbaïdjan, Ilham Aliyev. La partie azerbaïdjanaise salue cette initiative et est convaincue de la nécessité de restaurer l’esprit de partenariat dans nos relations. Nous espérons que nous serons en mesure de résoudre tous les problèmes qui entachent nos relations bilatérales, et qu’en regardant vers l’avenir, nous pourrons unir nos efforts pour assurer la paix, la sécurité, la stabilité et le progrès dans le Caucase du Sud. Il y va de  dans l’intérêt national des peuples azerbaïdjanais français, ainsi que de tous les pays de la région. La meilleure façon de le faire est de discuter ensemble  toutes les questions ouvertes.

 

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